Eva Joly, la tentation de Bruxelles
LE MONDE (24.09.08)
Elle a ramassé quelques châtaignes au jardin du Luxembourg, « comme ça, parce que c’est joli ». Elle est coquette, a des mimiques de jeune fille, ses mains virevoltent, ponctuent ses phrases. Eva Joly a 64 ans, et des envies plein la tête. C’est une survivante, elle le sait, c’est sa force. En 2009, si les Verts ne lui font pas faux bond, elle sera tête de liste en Ile-de-France avec Daniel Cohn-Bendit, lors des élections européennes. Là revoilà dans le grand bain de la politique, elle qui en a connu les arrière-salles les moins bien fréquentées.
« J’aurais pu faire un bout de chemin avec François Bayrou, un européen convaincu, dit-elle, mais mes combats ne sont pas ses priorités. Je n’ai plus l’âge de militer, mais celui d’être élue. » Clair, net, précis. En revanche, avec l’ex-leader étudiant de Mai-68, ce fut comme une évidence. C’est lui qui l’a appelée. Il suffira d’un rendez-vous, au Cercle norvégien de Paris, pour lancer les bases d’un tandem explosif. « Elle a une vraie fibre écologiste, dit Daniel Cohn-Bendit, on a des socles communs. L’idée que les grandes entreprises se croient tout permis, que la corruption soit un outil, c’est dangereux. Eva Joly a mené un combat nécessaire. Et puis, elle est sympa, drôle, enthousiaste… »
Quand elle s’exprime en français, en public, elle a toujours peur de faire des fautes. Avant d’être Eva Joly, elle fut Gro Eva Farseth, reine de beauté norvégienne, puis jeune fille au pair dans une famille française aisée. Il faut imaginer son combat pour maîtriser la langue française, se dépêtrer d’une belle-famille guindée. Dans ses livres (La force qui nous manque, éd. Les Arènes, 2007), elle ne cache rien de sa vie : ses enfants, le suicide de son mari rongé par l’alcool, ses besoins de tendresse. Et l’affaire Elf. Ou comment une femme à l’accent prononcé, forte et fragile, allait s’attaquer aux élites financières d’un vieux pays et déstabiliser un empire. C’était alors une jeune magistrate, entrée dans la profession à 38 ans, quand elle eut à explorer les bas-fonds de l’industrie pétrolière française.
Gardes du corps, menaces, pressions, elle a tout connu. L’affaire fit l’objet d’un film de Claude Chabrol, L’Ivresse du pouvoir, dans lequel Isabelle Huppert campait une juge fantasque, froide et sûre d’elle. Eva Joly n’a pas aimé cette vision d’elle-même. « L’image vit sa propre vie, lâche-t-elle. On a même prétendu qu’il n’y avait que le vide derrière mes lunettes… »
Un juge ne peut se cacher, tout comme il lui est impossible de se livrer. Alors Eva Joly a longtemps vécu avec son double médiatique. D’elle, on a tout dit. Son côté tête brûlée, qu’elle revendique, son intransigeance, sa manière de traquer le délit financier dans les petits tracas de la vie quotidienne. « Je suis une intuitive, revendique-t-elle, et tout ce que j’ai pu pressentir a été vérifié dans les faits. » On lui reprochera ses perquisitions spectaculaires, sa façon de s’apprêter, comme si tout était mis en scène. « Une femme tenace, courageuse », assure l’ancien juge financier Philippe Courroye, aujourd’hui procureur de Nanterre. Le milieu judiciaire dénoncera pourtant l’enchevêtrement de ses dossiers, leur manque apparent de cohérence. Elle sera dédaignée, méprisée, jusqu’à l’ex-ministre François Léotard qui lui tournera le dos pour lire de la poésie, lors d’une audition. Mais elle fera face. « Elle a beaucoup apporté à la justice financière par sa curiosité et son goût du travail, relève l’avocat Jean Veil, qui fréquenta assidûment son cabinet. Elle avait de très fortes intuitions qui se vérifiaient par la suite. Mais l’obstination peut parfois se transformer en acharnement… » Eva Joly ne fait pas de concessions. » Je ne suis pas une obsessionnelle, relativise-t-elle, mais quand une injustice est commise, c’est l’ordre social qui est blessé. » C’est son côté scandinave. L’affaire Elf l’aura donc construite. Elle aurait pu la détruire. « Je voyais mes forces s’épuiser, se souvient-elle. Mais ma grande satisfaction demeure que l’institution ait porté ce dossier. » Elle aura bataillé contre Loïk Le Floch-Prigent, le PDG d’Elf, incarcéré, Roland Dumas, le président du Conseil constitutionnel, poussé à la démission. Au final, ce dossier a débouché sur une belle brochette de condamnations. C’est un peu la Légion d’honneur qu’Eva Joly n’aura jamais. Elle quittera la magistrature peu après avoir bouclé le dossier. Lasse.
« Je savais qu’on ne me pardonnerait pas mes actes, dit-elle, on ne m’aurait plus confié que des enquêtes sur des délits mineurs. Mais cette affaire montre qu’on peut passer outre les pressions, j’ai pu compter sur la bienveillance de nombreux collègues. Alors, oui, je crois avoir laissé une trace. On va encore dire que je ne me prends pas pour de la merde, mais pourquoi le ferais-je ? »
Elle assure avoir pris « la meilleure décision de sa vie » lorsqu’elle décida, en 2002, de rentrer en Norvège, pour un poste taillé à sa mesure : porter un discours anticorruption à travers la planète. Elle parcourt le monde. Argentine, Madagascar, Zambie, Afrique du Sud, la diplomatie norvégienne l’expédie là où la démocratie faiblit. Elle crée le Network, un atelier pour aider, avec l’argent norvégien, tous ceux qui combattent la corruption. « S’appeler Eva Joly, ça ouvre des portes », admet-elle. C’est ainsi qu’elle est parvenue à convaincre la Banque mondiale de lancer une vaste étude sur les ravages du capitalisme sauvage dans les continents fragiles, comme l’Afrique.
Elle enrage de voir les multinationales piller les richesses naturelles de pays qui ne bénéficieront jamais des milliards de profits accumulés. C’est son nouveau défi. « Au début, j’ai été un peu aveuglée par la corruption, qui n’est qu’une petite partie du problème du déséquilibre mondial, estime-t-elle. J’ai découvert des mécanismes, des flux opaques. Je suis la première à faire le lien entre l’écologie et les paradis fiscaux. J’ai décidé que ça ne pouvait plus durer, que ma période d’apprentissage était terminée, qu’il fallait passer à l’action ».
La politique, donc. Et tant pis si l’ex-magistrate doit à nouveau ferrailler contre le « mépris » des élites françaises. Elle prendra des coups, elle s’en moque. » On va encore dire que je n’ai rien compris au film, mais on a déjà tout dit sur moi, je suis une mauvaise proie. » Elle se nourrit d’espoir. « On peut encore changer le monde, croit-elle, on peut inventer des règles incitant à plus de transparence. » Elle voit, dans la crise financière, une illustration de ce dérèglement, la manifestation de « l’incompétence des politiques ». Députée européenne, elle pense qu’elle aurait encore plus de poids pour peser sur les cercles de pouvoir. Elle sait faire.
Gérard Davet
EVA JOLY sur France Inter le 22/09/08
Eva Joly était l’invitée de France Inter lundi matin 22 septembre. Elle se lance en politique et son discours c’est un peu le pavé dans la mare politique. Un langage direct, sobre, loin de toute langue de bois. Répondant à une question de Nicolas Demeurant à propos de l’un de ses futurs éventuels colistiers pour les élections européennes, José Bové, elle répond sans détour qu’en tant que juge elle l’aurait également condamné tout comme ses collègues, pour ses actions musclées anti-OGM. Ce qui ne veut pas dire qu’elle condamne son combat, loin de là, mais ses méthodes. Profondément démocratique elle situe sa lutte contre la corruption et toutes les injustices dans la stricte légalité et le respect des règles de la République.
Bien sur, actualité s’imposant, elle a parlé du Sénat qui lui a servi de prétexte pour démontrer qu’en France nous ne faisons pas le ménage dans le monde politique. Exemple. Le Sénat qui abrite, selon elle, pas mal de gens qui devraient être jugés. Et dans la foulée elle cite Charles Pasqua et Christian Poncelet « celui là même qui va partir se reposer avec une retraite plus que confortable et un certain nombre d’avantages. Entre autres, un appartement de 200 m2, rue Bonaparte, qui lui sera attribué gratuitement jusqu’à la fin de ses jours ! » (1). Car ajoute-t-elle, il existe la cour de justice qui pourrait statuer sur des parlementaires protégés par une immunité abusive.
La politique dite de la « France-Afrique », pratiquée par tous les gouvernements de droite comme de gauche a aussi été épinglée. Car la France, indique-t-elle, a le devoir de rendre aux peuples spoliés par des dictateurs corrompus, les sommes colossales qui ont été dépensées en villa somptueuses, hôtels particuliers etc.. Et, suite à une plainte, cela aurait supposé l’ouverture d’une information judiciaire et la désignation d’un juge d’instruction pour les biens recensés en France et appartenant à ces despotes. Une telle perspective a été écartée par la décision de classement, notifiée le 15 novembre 2007 par le parquet de Paris, ce qui prouve aux yeux d’Eva Joly qu’en matière d’indépendance de la justice, la France à encore de sérieux progrès à faire.
En ce qui concerne Denis Robert, Eva Joly constate que dans cette affaire c‘est aussi la liberté d’expression qui est remise en cause.
Quant au secret défense, il a été encore une fois invoqué par le gouvernement français et les deux grands partis qui se sont succédés au pouvoir pour justifier l’envoi aux oubliettes de l’affaire des frégates de Taiwan.
On a donc pu constater au cours de cette émission une complète convergence des propos d’Eva Joly avec Anticor, dont le combat est aussi de restaurer la crédibilité de la classe politique.
« La force qui nous manque » (dernier livre d’E. Joly éditions les arènes), cette force qui manque à la quasi totalité des partis politiques, « pour bousculer l’ordre des choses dans notre vie ou dans les affaires publiques », souhaitons qu’Anticor puisse contribuer à la redonner à nos concitoyens.
JPR
(1) Ce n’est pas E. Joly qui le dit mais le Canard qui l’écrit (17/09/08). Lire à ce propos aussi les livres de Claude Lévy « La Bulle de la République », « Aux frais de la princesse » d’Yvan Stefanovitch et son dernier livre écrit avec Colona d’Istria « Enquête sur les super privilégiés de la République ».

6 commentaires
2 novembre, 2008 à 11:19
Bonsoir
Pour info à voir également cette vidéo :
6 décembre, 2008 à 6:07
Je viens de découvrir Eva Joly suite à son interview sur France Inter. J’ai acheté et lu ses 3 livres dans la foulée. Je suis « époustouflé » par l’ampleur du mal qu’elle dénonce. Je cherche maintenant à la soutenir dans sa lutte.
Merci pour ce bel article et le lien vers son interview.
Dans son livre « Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre? » elle donne les adresses « www.declarationdeparis.org » ou »www.parisdeclaration.org »; mais on ne tombe que sur des sites publicitaires et touristiques. Savez-vous comment adhérer et soutenir son mouvement?
24 décembre, 2008 à 11:44
C’est bien de dénncer, mais je crois qu’elle travaille avec les présidents africains comme celui de Madagascar qui est hyper corrompu
21 octobre, 2009 à 11:01
j ai une très grande admiration pour madame eva joly qu elle continue comme cela car ce qui manque a notre pays ses des personnes comme vous honnêtes et courageuses amities
17 décembre, 2009 à 11:25
Eva Joly et son combat pour une finance mondiale
plus propre, en fait une visionnaire qui, si elle avait été aidée plus qu’ entravé par le pouvoir
politique français : aurait fait partie des pionniers
qui auraient pu et su nous éviter la récente crise
financière mondiale !
Mais « nul n’ est prophète dans son pays ».
Miraculée des milieux hostiles, elle réssuscite dans
sa Norvège natale pour mieux parcourir le monde,
de par ses actes et ses paroles…
Alors : « Joli, EVA » !
7 janvier, 2010 à 8:17
J’ai reçu sur le forum de Telabotanica un grand message sur l’absence de réglementation concernant l’importation des bois exotiques dont une grande partie est issuedetraffics illégaux. Ce manque de réglementation, soutenu par les ministres européens de l’agriculture va à l’encontre de la lutte contre la déforestation donc très préjudiciable à la maîtrise de l’effet de serre.
Il serait intéressant de faire parvenir ce document à Mme Joly. Voici l’adresse de la page web où le lire : http://fr.mc231.mail.yahoo.com/mc/welcome?.gx=1&.tm=1262890992&.rand=1068i7stgnad4#_pg=showMessage&sMid=0&fid=arbres&filterBy=&.rand=1691913390&midIndex=0&mid=1_22182_AC69ktkAATWYSy5nEA6UkhzO3ZY&f=1&m=1_22182_AC69ktkAATWYSy5nEA6UkhzO3ZY,1_176_AC69ktkAAHL9SQoqWw1%2FynTGVHw,1_1133_AC29ktkAAAvfReMrxQLO1XcklvA,1_1697_ADW9ktkAAASJRXGwxwm8dmVg5rQ,1_2418_ADK9ktkAAJl7RVpNSAfRoEHuezM,1_2977_ANSxktkAAED4RSPUBwGgJ0wnRgQ,&sort=date&order=down&startMid=0&hash=27fe74921fbafd444aa7372c14319785&.jsrand=8438993